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Un petit mot à ma petite grande-tante (pour info, sur la photo, j'avais à peine 7 ans!)
Chère Tante Mélanie,
Tu dois être drôlement surprise de recevoir cette lettre. Et puis, que vas-tu en faire ? Je ne me souviens même pas si tu sais lire ou pas. En tout cas, j’ai depuis quelque temps, envie de te donner de mes nouvelles.
J’ai bien grandi, tu sais, depuis Pâques 1969. Nous étions venus à Kervenec, et, bien évidemment, nous étions passés te voir. J’avais onze ans à l’époque. Tu te souviens ? Mal, sûrement. Tu ne voyais plus grand-chose à l’époque.
Alitée, tu ne bougeais plus de ton lit. Tu avais déjà depuis quelques années, déménagé chez ta sœur. C’est d’ailleurs chez elle qui tu as fini tes jours sur notre Terre.
Mais j’ai gardé de grands souvenirs de toi. Grands ? C’est bien le mot qu’il faut pour qualifier nos rapports. Bizarrerie de la nature, ou de la maladie, tu te ratatinais au fur et à mesure que je grandissais… Je m’amuse encore, de temps en temps, à regarder les photos qui nous représentent tous les deux. Au fur et à mesure des années, comme un bon petit garçon que j’étais, je grandissais, je poussais, je m’élevais vers la vie qui m’attendait. Et toi, tu rapetissais, tu te recroquevillais, tu diminuais, tu te rapprochais de plus en plus de la terre qui allait t’accueillir. Quand j’ai eu dix ans, nous nous sommes retrouvés, tous les deux, à la même hauteur. Ta descente avait rejoint ma montée. Tu ne peux pas savoir le souvenir que j’ai gardé de ce jour…. Pour la première fois, moi, dix ans, j’étais de la même taille qu’une adulte, que dis-je, qu’une grand-mère de près de quatre-vingts ans. Quel souvenir, quel trouble !
Pludual. Voilà ce qu’a été ton monde !! Lanvollon, Plouha, à la rigueur. Une fois par an à Saint Brieuc ? Et encore, je n’en suis même pas certain. Ton monde, c’était Louise Taton, ta voisine, tantine ta sœur qui habitait la maison du bout du chemin, Léonie, Francine. Poul-Ranet ? Un monde dans le monde. Tu y es restée toute ta vie, travaillant dans ton jardin, passant de la table au fauteuil, du fauteuil au lit, puis du lit au lit…comme disait Brel !! Une vie dans trente mètres carrés à peine… Pas de télé, pas de radio, pas de musique, pas de lecture. Qu’as-tu donc fait de ta vie, Mélanie ? Tu as attendu ton mari…. Mariée très jeune, veuve presqu’immédiatement, tu as porté le deuil de ton époux toute ta vie. Jupe noire, chemisier et pull noir, blouse noire, voire gris les jours de joie, et coiffe pointue sur la tête, avec les rebords qui te retombaient sur les oreilles. J’adorais te regarder.
Mais comment as-tu fait pour vivre ainsi ? Pourquoi, en cinquante ans, la vue d’un homme ne t’a jamais émue ? Pourquoi avoir ainsi porté le deuil pendant toute une vie ? C’est pas une vie, ça Mélanie. Tu me diras, ta sœur a fait la même chose que toi ! Pas d’amour dans ta vie, pas d’enfants. A quoi t’es tu raccrochée pour tenir quatre-vingts ans ? Jamais un coup de blues ? Jamais l’envie d’une épaule sur qui t’épancher ? C’est si bon, tu sais, une épaule. Un tuteur, pour guider ta vie, comme les tuteurs qui tenaient tes tomates ? Ca ne t’est jamais venu à l’esprit ? Que me reste-t-il de toi apres quarante ans de séparation ? Deux choses. Le goût de ta soupe au tapioca sur ma langue. Une soupe aux légumes et au tapioca. Epaisse, onctueuse, riche. Des carottes, des poireaux et ces petites billes transparentes qui faisaient mon bonheur. Jamais je n’ai retrouvé un tel goût, une telle onctuosité. Punaise, je vois encore les rails que je faisais dans mon assiette à fleurs, avec la cuiller en étain.. Et puis ta pendule. Celle de tes parents qui trône maintenant dans la salle à manger de Kervenec. A chaque fois que j’allais chez toi, je la regardais, je l’écoutais. Je la trouvais belle, avec un tic-tac régulier et agréable à écouter. Je te regardais la remonter, juchée sur une chaise et sur la pointe des pieds !! Maintenant, c’est moi qui la remonte. Et je pense à toi à chaque fois.
Ce que je suis devenu ? J’ai bien grandi, comme je te l’ai dit… La dernière image que tu as de moi ? Regarde bien, elle n’est pas loin de toi. Comme je t’aimais beaucoup, maman a mis dans ta boite une photo de moi le jour de ma communion… Tu enlèves l’aube, tu ajoutes quelques centimètres, une barbe, tu retire presque tous les cheveux, et le tour est joué !
Je t’aimais beaucoup, Tante Mélanie. Mais nous n’étions pas assez intimes pour que je te le dise. Et puis dans le fin fond de la Bretagne, ça ne se disait pas qu’on aimait les gens, ça se sentait. Et j’espère que tu le sentais. Maintenant, j’aime qu’on me le dise, qu’on me le fasse sentir. Et pourtant la Bretagne est toujours aussi présente dans mon corps et dans ma tête.
Repose-toi bien.
Je me penche vers toi pour t’embrasser très fort, entre tes poils de moustache et de barbe.
Ton petit neveu
Jean-Marc
Commentaire de Yannick Gloaguen: Emotion
Une époque en vaut une autre diront certains. Je n'en suis pas si sûr. Avons nous, nous natifs du baby boom, vécu quelque chose de spécial? J'en suis persuadé. Avant la globalisation, avant la mondialisation, on l'a vécu entant que gosse et à nous de le transmettre. Merci JM, j'ai souri à l'évocation de Mélanie, d'un sourire complice, d'un sourire de tendresse et j'ai aimé la soupe au tapioca. Je l'ai senti dans ma bouche même si ma grand-mère Emma ne m'en a jamais préparé Amitiés d'un autre monde temporel