Demain matin, on ira à la pêche

Ce texte, dans une version raccourcie et légèrement modifiée, a été publié dans le recueil "Paroles d'enfances" (Éditions Radio-France)  sous le titre "En attendant Léon", page 66.

«Demain matin, on ira à la pêche.»
Voilà ce que m’a dit Léon, hier soir en partant.
Léon, c’est le maçon. L’ami de maman, son ancien amoureux, parait-il. Ils sont allés à l’école ensemble, à Pludual, pendant la guerre.
Coincé entre sa casquette immuablement vissée sur son crâne que je n’ai jamais vu et sa Gauloise interminable, tellement elle est toujours présente, aussi présente que sa casquette, il m’a dit ça en partant…
Quel rêve. Quel bonheur ! Depuis le temps que durent ces travaux dans la maison, ce sera quelque chose de magique. Aujourd’hui, c’est dimanche. Pas de travaux, pas de béton, pas de ciment, pas de cailloux à casser. Juste le silence de deux cannes à pêche trempées dans l’eau, le sourire d’un poisson moqueur qui tourne autour de l’hameçon,  et la complicité de deux amis.
Mes parents ont acheté Kervenec depuis a peine trois ans. Trois années de vacances à venir ici. Ca change de Paris, ou plutôt de Courbevoie. Les premiers travaux ont été les travaux essentiels : cimenter le sol en terre battue, installer des sanitaires, un évier, une paillasse, refaire grossièrement l’électricité.
L’an dernier, Pépé Zidore est venu aider papa à creuser la fosse sceptique. Un travail de titan. Creuser dans la cour, sortir des tonnes de cailloux, de caillasses, de terre. Mesurer, coffrer, couler. Même mon grand-père a dit des gros mots, je m’en souviens encore. En français, en italien, en patois, tout y est passé. Sûrement tout le catalogue qu’il connaissait, tellement le travail était dur et harassant. Moi, j’avais sept ans. Pas un travail pour moi. Pour mes sœurs non plus, évidemment, les filles ne maçonnent pas !!
Mais cette année, j’ai huit ans. Un homme, ou presque… Grand, fort « pour mon âge », j’essaie d’être un ouvrier supplémentaire. Deux bras et deux jambes qui peuvent aider.
 
Léon a été appelé pour refaire le mur donnant sur la route. Un mur en pierre brute que mes parents ont décidé d’orner d’un petit muret en ciment, jalonné par quatre poteaux carrés reliés par des tuyaux..
« On peindra le tout en blanc et on mettra une barrière en bois blanche, ça donnera une touche de gaieté devant la maison, avait dit papa.
Oui, et je planterai des hortensias devant », avait ajouté maman.
Papa a pris ses vacances en juillet, pour être là, pour avancer le boulot. Cette année, au programme, papiers peints dans le couloir, peinture et nettoyage des poutres. Un gros travail d’intérieur. Et puis bien sûr, le champ qu’il faut entretenir, couper les ronces, les orties, l’herbe qui gagne si on ne s’en occupe pas.
Alors, depuis une dizaine de jours, Léon est là. Pour faire le gros travail. Celui que papa ne peut pas faire. Non qu’il n’en serait pas capable, bien sûr, mais parce qu’il ne peut pas tout faire.
Et moi, j’ai décidé de l’aider, comme je peux. Parce que je l’aime bien Léon. Il me raconte des bêtises, il fume, se gratte la tête en soulevant sa casquette avec le pouce, d’un mouvement bien à lui. Inimitable.
Moi, je fais ce que je peux. J’ouvre les sacs de ciment d’un coup de pelle, je monte dans la 403, je lance hargneusement ma pelle dans le sable pour le décharger dans la cour, je vais chercher de l’eau.. Bref, sans moi, le travail n’avancerait pas, c’est évident. Je suis l’essentiel, celui par qui le mur va prendre vie. Et Léon me félicite, explique à maman que je suis un bon ouvrier, que je ferai un bon maçon plus tard. Maman sourit, répond « Oui oui, sûrement », mais espère au fond d’elle-même que cela ne se produira pas.
 
« - Demain matin, on ira à la pêche. »
 On est samedi soir, Léon a fini sa journée de travail, et il me lance ça, l’air sérieux.
« Prépare-toi et attends moi à côté du mur. Guette ma voiture. On ira pêcher tous les deux. Je te montrerai les bons coins, je te ferai voir comment on attache les vers à l’hameçon, on mangera peut-être au bord de l’eau. Tu verras, on passera une bonne journée, tous les deux, mon petit maçon. »
Et il a allumé une nouvelle gauloise avec la précédente, s’est gratté le crâne et est monté dans sa 403.
Et il est parti.
Me laissant là avec cette promesse.
Ca me changera de la plage.
C’est bien la plage, on se baigne, à Saint Quay, on cherche des crabes, des couteaux, on fait des châteaux, des barrages, des bateaux de sable (papa sait bien les faire). On goûte. Des tartines de pain et de beurre salé que maman prépare avant de partir et qu’elle enveloppe dans une serviette qu’elle noue des quatre coins. On les mange avec du chocolat et du sable. Indispensable, le sable. C’est ça qui donne le bon goût à la tartine. Sans lui, elle ne serait qu’une tartine normale, une tartine de tous les jours  !! On en a mangé des tonnes de sable, mes sœurs et moi, depuis qu’on va à Saint Quay !!
On y va tous les jours, vers quatre ou cinq heures, quand on a bien digéré et quand le temps s’y prête évidemment..
Mais à la pêche, je n’y suis jamais allé. Tu parles d’une occasion. Et puis avec Léon, ça va être une sacrée bonne journée.
Hier soir, après le départ de Léon, ça a été mon sujet de conversation unique. Pendant le repas, la vaisselle. Pauvres papa et maman, pauvres Catherine et Françoise, je les ai saoulés avec ma pêche. Papa s’est même moqué. Sur la taille des poissons que j’allais ramener, sur la quantité de poisson qu’il faudrait stocker à la maison. Qu’allons-nous faire de tout ce poisson ?? On verra bien. On en donnera aux grands-parents, aux cousins, aux voisins.
Même la partie de Mille bornes a été gâchée par l’évocation de cette journée.
« Neuf heures et demi, va te coucher Jean-Marc. »
A regret, je gagne notre chambre commune, à mes sœurs et à moi. Elles discutent toutes les deux, dans le même lit. Moi, dans mon lit à sommier de métal, je tourne et retourne. Je virevolte. Je pense aux poissons, je suis un poisson. Je frétille, je saute, je sors de l’eau, j’y retourne. Une nuit agitée. A quelle heure va-t-il venir ? Il n’a pas dit d’heure… Comment je vais m’habiller ? Mes bottes ? Est-ce qu’il va falloir que j’emmène mes bottes ? Et la canne à pêche ? Il va en amener une pour moi ou il faut que papa m’en taille une belle pour que je puisse pêcher ?
Voilà. On est le matin. Je me suis levé de bonne heure. Les poissons ne vont pas nous attendre ! Déjeuner rapide, Je n’ai pas faim. Il faut absolument que je sois près du mur de bonne heure. Léon a dit qu’il ne s’arrêterait pas longtemps. Il y a sûrement de la route à faire pour aller…. Pour aller où au fait ? Il n’a rien précisé. A la pêche.. c’est tout.. Enfin, lui il le sait, c’est l’essentiel.
Huit heures trente. Je suis au rendez-vous. Au bord de la route, dans le virage, appuyé aux cailloux.
Et je guette. Je guette les voitures. Il n’en passe pas beaucoup. Sûrement plus que pendant l’année, on est au mois de juillet, mais les voitures sont rares a passer par là.
Neuf heures. Il est passé quatre voitures. Comment se fait-il que Léon ne soit pas encore là ? Il a peut-être été appelé sur un chantier d’urgence. Une bricole à faire. Mais il doit avoir fini maintenant, il va arriver…
Bientôt dix heures . Papa et maman viennent me voir à tour de rôle.
« Viens, tu n’as qu’à attendre dans la maison, va jouer avec tes sœurs. Quand Léon arrivera, on te préviendra ».
Rien à faire. Il m’a donné rendez-vous devant la maison, je n’ai aucune raison de l’attendre à l’intérieur. J’ai promis. Je tiendrai ma promesse !
Et je tourne, et je guette les voitures. Par où arrivera-t-il ? Par la droite ou par la gauche ? Je passe mon temps à traverser, à loucher à droite, à scruter à gauche. Pas de Léon. On pêche le matin pourtant, il me semble. Mais bon, il est à peine onze heures, la matinée n’est pas encore terminée. Sa voiture est peut-être en panne. C’est vrai qu’elle n’est pas en bon état la 403. Si ça se trouve, elle n’a pas pu démarrer. Ou a décidé qu’elle ne roulerait pas un dimanche.
« Alors Jean-Marc, qu’est-ce que tu fais là donc ?
C’est Yvonne. Une amie de ma grand-mère. Elle vient souvent a la maison, avec sa vache. Et elle passe, comme chaque matin.
J’attends Léon. On va aller à la pêche.
-Oh, tu sais, Léon, il en raconte plus qu'il n'en fait !"
Et elle file. Qu’a-t-elle voulu dure avec son « Oh Léon » ? Il a sûrement une bonne excuse. Il m’expliquera. Pas grave..
« Jean-Marc, à table ! »
Midi et demi déjà ? Non, pas possible. Ca fait déjà quatre heures que je l’attends ?
C’est moi qui ai dû mal comprendre. Que je suis bête, il ne m’a pas dit quand il passerait. Et moi j’ai cru qu’il passerait me chercher le matin. Mais ce matin, il avait des tonnes de choses à faire. C’est évidemment cet apres midi qu’il va passer.
Alors je reprends mon poste, à peine mon dessert avalé. J’ai mal aux jambes à force de marcher, à force de faire les cent pas. Je connais tous les cailloux du sol. Un par un, je les ai tous vus depuis ce matin, aucun ne m’a échappé. Et maman qui m’a dit ce midi que Léon racontait parfois des bêtises. Elle le connaissait peut-être quand il était petit, mais maintenant que c’est un homme, il a sûrement changé. Et puis pourquoi m’aurait-il raconté des histoires ?
Et le temps passe, et les voitures aussi. Tous les touristes sont passés devant la maison…. Pas de 403 de Léon. Même pas une voiture qui lui ressemble. J’ai beau lui chercher des excuses, de nouvelles excuses, je commence malgré moi à douter. L’heure avance. Papa m’explique qu’on ne prend plus les poissons à cette heure. Que Léon ne viendra pas. Et, petit à petit, je le crois, comme je commence à croire maman aussi, et Yvonne….
Et, à mon grand désespoir, j’entends maman préparer les tartines. Les tartines de la plage. Il est quatre heures passées.
« Allez, viens mon grand, il ne viendra plus maintenant. Il a du oublier. Il t’expliquera ça demain. »
Et voilà, comment j’ai attendu Léon toute une journée. Comment un gamin de huit ans a fait d’un seul coup son entrée dans le monde des grands. Celui des adultes qui pensent impunément raconter des histoires aux petits maçons, aux petites couturières, aux petits en général. Je n’ai jamais oublié cette trahison. Ce Léon qui devait venir et qui n’est jamais venu.
Sauf le lundi matin, pour continuer le mur.
Mais ce lundi là, je ne sais pas pourquoi, je suis resté traîner au lit. Et j’ai joué avec mes sœurs.
Toute la journée.
Mais c’est aussi une histoire de caractère.
Quarante ans après, je crois que je n’ai pas changé.
Il m’arrive encore d’attendre Léon. Quand j’ai vraiment envie de quelque chose et que ce quelque chose ne vient pas.
C’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher d’y croire.
Et je crois bien qu’aujourd’hui encore, même si je m’en défends, même si je sais qu’il ne viendra pas, même s’il me l’a dit, même s’il me l’a écrit, j’attendrai Léon.

JMB


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